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Fait d'hiver

« On est venu te chercher finalement.

- Finalement...

- Tu es triste ?

- J'avais fini par oublier.

- Oublier ?

- Oui, oublier. Oublier comment c'était ; oublier que les Hommes vivaient dehors, oublier la couleur du ciel, de la ville ; oublier pourquoi je suis resté là si longtemps finalement.

- Tu n'aurais pas pu rester accroché là jusqu'à la fin des temps non plus. Et puis huit ans, c'est long... »

Huit ans.

Huit ans qu'elle vivait avec moi dans le petit appartement du centre de Londres. Elle aurait pu partir, me laisser seul, m'abandonner là où elle était venue me chercher, mais elle est restée. Elle est restée s'occuper de moi pendant huit longues années, à me parler, à m'écouter, à sourire quand je pleurais, à rire quand je souriais. Elle m'embrassait parfois sans vraiment se rendre compte de ce que cela aurait pu vouloir dire ; pour moi, pour elle, pour nous. En fin de compte, nous nous laissions aller aux aléas, comme si plus rien ne nous raccrochait là, dans ce petit salon.

Je ne me souviens pas que nous en soyons sortis d'ailleurs ; la chambre est restée vide tout ce temps, la cuisine n'a pas servi non plus. Parfois, elle venait dans mes bras pour s'y reposer, me raconter des histoires d'éternité, de vie, de mort, de choses qui parfois vous traversent l'esprit sans que l'on y pense vraiment. Nous faisions des promesses tacites, de ne jamais se quitter sans jamais avoir été ensemble, de ne jamais se parler sans que nos regards se comprennent, de ne se nourrir que de nous-même. Sans jamais vraiment vivre, j'avais vécu en huit ans ce que l'on peut attendre de cent, et je ne le devais qu'à elle seule.

Je ne sais plus quel jour c'était, je ne me souviens plus de ce qui passait au cinéma, quelle loi avait été votée ou quelle guerre avait été déclarée. Ce jour était un jour comme tous les autres, le soleil s'était levé, tout avait commencé à se mettre en marche. C'était un matin, comme ç’aurait pu en être un autre. Elle est pourtant arrivée ce matin-là les autres, sans y avoir été invitée, juste en poussant la porte de mon appartement. En huit ans, nous ne nous sommes jamais présentés, je ne connais ni son nom, ni son âge, ni comment elle est arrivée, mais la rencontrer a été la chose la plus merveilleuse qui me soit arrivée. Elle non plus ne connaissait pas mon nom, nous étions deux étrangers, deux âmes égarées dans deux corps trop petits. Pourtant, il a semblé que nous nous connaissions depuis toujours, que nous étions nés, que nous avions vécu, grandi, pensé l'un dans les bras de l'autre, et cela ne semblait pas la déranger, tant mieux.

Les années ont passé suivant ce rythme où rien n'était important, où vivre nous était égal tant que nous étions ensemble. Enfermés ici, il semblait que rien ne pouvait nous atteindre, que les jours jamais ne finissaient tant la nuit nous était éphémère. Nous restions des heures entières plongés dans un silence complice où les mots n'auraient plus eu de sens. Parfois, il semblait que se parler aurait brisé quelque chose, parfois les mots nous venaient naturellement. Nous nous laissions ainsi soumettre aux silences légers et aux paroles salvatrices, sans se rendre vraiment compte peut-être de la portée que l'un comme l'autre pouvait avoir. Les jours et les nuits se ressemblaient tous, bien que chacun fut extra-ordinaire.

______________

Aujourd'hui a été un jour particulier. Aujourd'hui les murs sont devenus plus proches, le plafond plus bas, l'air plus épais. Je me suis assis dans le petit canapé que je ne quittais guère que pour faire les cent pas. Pour la première fois depuis que nous vivions ici, tous les deux, elle eut un regard inquiet qui se perdit à travers la fenêtre. Alors un silence s'installa. Un silence nouveau, qui n'avait rien de complice. Un silence qui trahissait la pesanteur des mots que l'on n'ose pas se dire et l'écrasement d'une certitude que l'on ne veut pas s'avouer. Je crois que j'ai pleuré, doucement. Elle ne s'en est pas rendu compte, ou bien n'a pas voulu le voir, ses yeux fuyant sans cesse vers l’extérieur, avisant avec la peur des enfants pas sages la petite fenêtre de l'appartement.

Après un temps de ce silence amer, j'ai décidé de lui demander. Elle ne m’a pas répondu tout de suite ; à son habitude, elle prenait le temps de s'arracher du rêve dans lequel elle s'était plongée. Puis, son regard est revenu à moi. C'était un regard tendre, doux, apaisé de l'inquiétude qui l'avait traversée quelques secondes auparavant. Et, le plus simplement du monde, elle prononça des mots que je n'avais encore jamais entendu :

« Je suis amoureuse. »

Alors les murs ont explosé. La lumière qui filtrait à travers les carreaux a empli la pièce et m'a frappé comme une lance. J'ai perdu connaissance.

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté là, saoul, hébété, à compter ce que je pensais être les battements de mon cœur. Lorsque j'ouvris les yeux, je ne vis d'abord personne. La porte était ouverte, la serrure semblait nette, les charnières intactes. Puis, alors que je me relevai péniblement, une ombre se fit entendre dans mon dos. Un homme était là, dans un autre coin de la pièce, que je ne semblais pas intriguer. Sa veste bleue et blanche faisait ressortir la petite croix rouge propre aux infirmiers d'intervention de la ville. Le petit homme semblait observer quelque chose que je ne pouvais apercevoir dans l'ombre de la pièce, prenant soin de renseigner certaines informations, probablement ce qu'il y voyait, dans un petit calepin frappé des armes du Samu. Comme il ne semblait toujours pas me voir, je l'appelais une première fois, sans succès. Il restait concentré sur une masse suspendue que je distinguais à peine au fond de la pièce.

Quelque chose manquait. Elle n'était pas là. Je regardais autour de moi, dans la pièce, dans la chambre, dans la cuisine, en vain ; elle était partie et je me retrouvais seul avec cet homme qui ne semblait plus rien voir autour de lui que cette masse informe qui semblait pendre du plafond.

Alors un autre homme entra, passa devant moi sans un regard et se planta au milieu de mon salon.

« Alors ? lança-t-il au premier d'une voix ferme qui trahissait l'autorité.

- Alors il est mort... répondit l'autre sans lever les yeux de son carnet.

- Vu l'odeur, j'espère.

- ... depuis huit ans. »

Le silence revint subitement.

Qui était mort ? Pourquoi ces hommes étaient-ils dans mon appartement ? Où l'avaient-ils emmenée, elle ? Je me mis à hurler, à appeler l'homme qui se tenait toujours debout, droit comme un piquet ; tandis que des larmes coulaient sur mes cris, j'exigeais des réponses précises. Je ne comprenais pas. Le deuxième homme, qui ressemblait plus à un flic de mauvais polar qu'à un médecin, rompit le silence le premier.

« Ça fait huit ans qu'il est accroché là ou bien ça fait huit ans qu'il est mort ?

- Les deux. »

La conversation n'alla pas plus loin. Après un soupir fatigué, le 'flic' fit demi-tour et sortit de l'appartement en me laissant planté là, plein de questions et vide de réponse. Je me décidai à découvrir ce qui pendait visiblement dans mon salon depuis huit ans sans que je ne m'en sois aperçu. C'était un coin renfoncé de la pièce, entre la penderie et le mur. Je me rendis compte en traversant la pièce que depuis qu'elle était arrivée, nos regards ni même nos pensées n'avaient revisité cet angle reculé du pourtant petit salon.

Arrivé à hauteur du médecin, je parvins à voir l'objet de la récente conversation. A l'épaisse poutre qui transperçait obliquement le mur et le plafond, celle sur laquelle j'avais l'habitude d'accrocher mes cintres fut un temps, une corde était nouée. Droite, solide malgré l'usure, elle coulait de la poutre pour venir s'enrouler autour du cou de ce qui avait un jour dû ressembler à un homme. Brun, de taille moyenne, ses pieds lâches semblaient encore chercher la complicité du sol qui se dérobait inlassablement à une dizaine de centimètres au-dessous d'eux. Du corps, il ne restait plus grand chose d'identifiable tant les vers avaient pris soin de le ronger. Pourtant, dans l'horreur de ce que je découvrais à ce moment-là, il me semblait reconnaître celui qui pendait dans mon salon depuis apparemment huit ans. Je ne savais pas expliquer comment, ni pourquoi, mais je connaissais cet homme-là. Si le petit médecin m'avait demandé de l'identifier, j'aurais été incapable de me rappeler de son nom, ni d'où, ni de quand je l'avais rencontré, bien que je fus certain de le connaître.

Je remarquai le petit objet qu’analysait le médecin. C'était une carte d'identité ; à en juger par la photo, elle semblait appartenir au pendu. A côté de la petite photo rectangulaire figurait un nom, un nom que je n'avais pas lu, pas entendu, pas prononcé depuis huit ans : mon nom.

Je ne sais pas quelle émotion passa alors le long de mon corps, tendant mes muscles, broyant mes nerfs et mon esprit, la tête me tournait, des images revenaient de façon épileptique devant mes yeux en me frappant au visage comme des coups de poings. Cet homme qui ne se balançait plus depuis longtemps déjà au bout d'une corde, c'était moi. Dans un élan, je hurlai à l'homme qui s'était remis à écrire dans son calepin de m'expliquer ce qu'il se passait et, comme il ne réagissait pas, je le poussai violemment. L'homme ne bougea pas. Au contact de son épaule, j'eus l'impression de frapper un mur, et me repoussai moi-même. Je dus prendre appui pour ne pas m’évanouir. Une voix résonna derrière moi. Une voix de femme. Une voix que je désespérais d'entendre encore. Elle était revenue. Je crois qu'elle m'a demandé comment j'allais. Elle semblait calme. Je ne répondis pas, trop secoué par ce que je venais d'encaisser, encore malmené par une incompréhensible réalité. Un instant passa. Quand je retrouvai mes esprits, le petit homme avait quitté la pièce, mais elle était toujours à côté de moi, silencieuse.

______________

« On est venu te chercher finalement.

- Finalement...

- Tu es triste ?

- J'avais fini par oublier.

- Oublier ?

- Oui, oublier. Oublier comment c'était ; oublier que les Hommes vivaient dehors, oublier la couleur du ciel, de la ville ; oublier pourquoi je suis resté là si longtemps finalement.

- Tu n'aurais pas pu rester accroché là jusqu'à la fin des temps non plus. Et puis huit ans, c'est long... »

Nous étions assis sur les marches de l'immeuble. Dehors, les passants se pressaient, les voitures criaient. Elle mit la tête sur mon épaule et pleura doucement.

« Pourquoi es-tu restée ? lui demandais-je calmement.

- Parce que je n'avais nulle part d'autre où être avec toi. répondit-elle après un temps à laisser couler les larmes.
- Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? »

Elle ne répondit pas.

Voilà où j'en étais, immobile et silencieux, assis sur les marches du perron d'un immeuble dans lequel je m'étais pendu huit ans plus tôt. Je n'en voulais à personne. Je ne me souviens plus pourquoi je l'ai fait, je devais être malheureux, tant pis. J'avais pourtant passé huit ans heureux comme visiblement je ne l'avais jamais été, et c'était tout ce qui m'importait. Elle m'aimait, moi aussi, je pense. Nous étions ensemble et le reste, de toute façon, n'avait plus beaucoup d'importance.

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